Résidence artistique de la Compagnie Vague : NUIT VIVE
“Proposer de rentrer dans la nuit (…), pouvoir aller dans la nuit avec douceur, tranquillité et écoute profonde”
Maë Rebuttini (Compagnie Vague)
Une résidence pour faire dialoguer création et savoirs forestiers
Lauréate de la première édition de l’appel à résidences artistiques des Nuits des Forêts, la Compagnie VAGUE a investi les forêts du SIGFRA dans le Parc national de forêts (52), pour développer Nuit Vive, une création immersive née de la rencontre entre arts vivants, savoirs scientifiques et réalités forestières.
Imaginé dès 2023 mais encore à l’état d’intuition, le projet a trouvé dans cette résidence un véritable espace d’expérimentation. Du 5 au 19 juin 2026, la compagnie a sillonné le territoire, rencontré celles et ceux qui l’habitent, le pensent et le façonnent, exploré ses forêts et éprouvé une première forme devant le public. Plus qu’un temps de production, la résidence a constitué un laboratoire où pratiques artistiques, sylviculture, écologie, mémoire locale et récits sensibles ont pu se rencontrer.
Faire de la forêt un espace d’expérience
Fondée en 2019 par Maë Rebuttini et codirigée depuis 2025 avec Yannick Gonzalez Altmann, la Compagnie VAGUE développe des créations contemporaines à la croisée des arts vivants, de l’écriture, du son, de la musique et de la performance.
Formée aux Beaux-Arts puis à la FAI-AR, formation supérieure d’art en espace public, Maë Rebuttini porte une attention particulière aux corps, au silence, aux paysages et à la manière dont les lieux modifient nos perceptions. Avec Yannick Gonzalez Altmann et les autres membres de la compagnie, elles imaginent des épopées en extérieur, immersives et en mouvement, dans lesquelles le public ne reste jamais simple spectateur.
Déambulations, marches, apparitions et expériences sensorielles invitent chacun à prendre une part active au récit. Le public est amené à se déplacer, à observer, à écouter, parfois à abandonner certains de ses repères pour faire confiance au lieu, aux artistes et au groupe.
HIATUS, Discours aux animaux, Vadrouille(s) ou encore CIME(S) témoignent de cette même volonté : créer des aventures sensibles qui épaississent le réel d’une fine couche de poésie et de fabulation, et renouvellent notre relation aux paysages et au monde vivant.
Pour Nuit Vive, la compagnie VAGUE rassemblait Maë Rebuttini,Yannick Gonzalez Altmann,Marco Rebuttini, chef-opérateur pour le cinéma documentaire et naturaliste et Lilli Döscher artiste pluridisciplinaire. Marco a enrichi l’écriture par son regard sur le monde, sa connaissance du travail dans les arbres et son expérience en forêt. Lili a apporté un regard à la fois scénique et technique, précieux pour la mise en espace de la proposition. Cette diversité de sensibilités a permis de croiser écriture, performance, observation du vivant et recherche de terrain.
À travers ses créations, la compagnie cherche moins à délivrer un savoir qu’à créer les conditions d’une expérience collective, où chacun est invité à marcher, écouter, ressentir et imaginer autrement.
Une immersion au cœur d’un territoire forestier
Pendant toute la résidence, les artistes ont été hébergés à la Maison de Courcelles, lieu profondément lié à l’enfance, à la création et à l’écologie.
Créée il y a une quarantaine d’années en Haute-Marne, la Maison de Courcelles est née de la volonté d’inventer des colonies de vacances alternatives, dans lesquelles les enfants, souvent issus de milieux défavorisés, pouvaient vivre de véritables vacances au contact de la nature : sans réveil imposé à sept heures, sans programme d’activités obligatoires, mais avec la liberté de choisir leur rythme, de jouer, d’explorer et de se reposer.
Au fil des années, le lieu a élargi ses missions. Il développe aujourd’hui des programmes d’accueil et de réinsertion, reçoit de nombreux groupes d’enfants et accompagne régulièrement des résidences artistiques. Sa démarche écologique traverse son fonctionnement quotidien, notamment à travers une alimentation responsable, en grande partie préparée sur place, et une attention constante portée au territoire et à ses ressources.
La présence de la compagnie à la Maison de Courcelles a pleinement participé à la résidence. Le lieu ne constituait pas seulement un hébergement, mais un véritable point d’ancrage, permettant aux artistes d’habiter le territoire, de rencontrer ses acteurs et de prolonger chaque soir les observations, les récits et les matières recueillis en forêt.
Pendant deux semaines, Maë Rebuttini, Yannick Gonzalez Altmann, Marco Rebuttini et Lilli Döscher ont multiplié les marches, les observations et les immersions dans les forêts du SIGFRA. Ils et elles ont sillonné le territoire à la recherche du lieu juste pour la restitution, passé de longues heures sous les arbres et rencontré des habitants, des élus, des forestiers, des scientifiques et des gestionnaires.
Leur désir était de passer le plus de temps possible en forêt afin d’apprendre à la regarder et à l’écouter autrement. Au cours de leurs explorations, ils ont découvert et rassemblé des mots dissimulés, d’anciens objets abandonnés dans les bois, des archives, des textes d’auteurs et des récits locaux. Parmi ces histoires figurait la légende d’un petit peuple de forestiers qui aurait autrefois vécu et tenu ses réunions secrètes dans les environs de Ternat. Ces traces, à la frontière de l’histoire et de la fiction, sont progressivement devenues la matière de Nuit Vive.
L’accompagnement des Nuits des Forêts et des partenaires locaux leur a également permis d’accéder rapidement à un réseau particulièrement riche d’acteurs scientifiques et forestiers. La compagnie a rencontré les équipes du Parc national de forêts, des membres de la FIE et du réseau de recherche et de gestion forestière, des forestiers, des élus locaux, des gestionnaires, d’anciens agents de l’ONF ainsi que de nombreux habitants du territoire.
Parmi les moments les plus marquants figure une journée consacrée aux dendromicrohabitats, ces cavités, blessures, bois morts ou autres singularités portées par les arbres et essentielles à de nombreuses espèces. Chercheurs, forestiers, agents du Parc national de forêts, élus et artistes ont partagé observations et mesures de terrain, tout en échangeant sur les pratiques de gestion forestière.
Cette confrontation directe entre recherche scientifique, sylviculture et création artistique a profondément nourri la compagnie. Elle lui a permis d’éprouver ses intuitions face aux réalités du terrain et d’approfondir une question centrale : comment faire circuler des savoirs scientifiques et forestiers à travers une forme sensible, sans simplement les illustrer ni produire une restitution documentaire ?
Les artistes ne souhaitaient ni simplifier les connaissances transmises ni transformer le spectacle en conférence. Leur ambition était de créer une forme capable de faire ressentir la complexité de ce qu’est une forêt, tout en laissant aux savoirs scientifiques leur richesse, leurs nuances et leur autonomie.
Une forêt devenue théâtre
La première restitution de Nuit Vive s’est tenue le 19 juin 2026, dans les forêts du SIGFRA, à Ternat.
Près d’une trentaine de personnes, de tous âges et de tous horizons, ont participé à cette déambulation nocturne. Enfants, jeunes adultes, personnes âgées, habitants, forestiers, agents du Parc national de forêts, élus, spécialistes de la voix et simples curieux ont partagé une même aventure, loin des formats habituels du spectacle vivant.
Dès les premiers pas, le public était invité à adopter une marche plus lente, sensorielle et attentive. Il ne s’agissait plus seulement de traverser la forêt, mais de regarder ses détails, de percevoir les bruits du sol et des feuillages, de suivre un son ou une présence, et parfois d’accepter de ne plus tout voir pour mieux écouter.
Au fil du parcours, chacun était invité à faire confiance : aux artistes qui ouvraient le chemin, au groupe qui avançait ensemble, mais aussi à la forêt elle-même. La vue cessait par moments d’être le sens dominant. Les participants devaient se laisser guider par des voix, des sons radiophoniques, des chants, un fil lumineux ou le simple bruit de leurs pas sur le sol.
La marche était ponctuée d’apparitions, de récits, d’installations sonores et de rencontres avec des personnages surgis des bois. La légende du Petit Peuple des Forêts de Ternat se mêlait aux traces réellement découvertes pendant la résidence. Les arbres devenaient les témoins silencieux du territoire ; les postes de radio, les gramophones, les lumières et les voix faisaient émerger un monde à la frontière du réel et de la fiction.
Peu à peu, la forêt se transformait en théâtre vivant. Elle n’était plus seulement le décor de la représentation, mais sa matière, son rythme et l’un de ses principaux personnages.
Les retours recueillis à l’issue de la soirée ont été particulièrement enthousiastes. La proposition a touché des profils très différents, y compris des professionnels de la forêt dont les pratiques et les récits avaient directement nourri la résidence.
La présence d’un maire d’une commune voisine, également exploitant forestier, a été particulièrement marquante. Rencontré quelques jours auparavant, il n’avait initialement pas prévu d’assister à la restitution, mais est finalement venu avec sa famille. Profondément touché par l’expérience, il a exprimé le souhait de poursuivre le dialogue et d’imaginer de nouvelles collaborations avec la compagnie.
Cette restitution a ainsi confirmé qu’une forme artistique sensible pouvait créer un véritable espace de rencontre entre habitants, publics artistiques, scientifiques et professionnels de la forêt.
Une recherche appelée à se poursuivre
Pour la Compagnie VAGUE, la résidence marque davantage un commencement qu’un aboutissement.
Elle a permis de mettre concrètement au travail un projet imaginé depuis plusieurs années, de le confronter à un territoire réel et d’en tester une première forme devant un public. Elle a également ouvert de nombreuses pistes de collaboration avec le Parc national de forêts, les équipes de recherche, les forestiers, la Maison de Courcelles et les autres acteurs rencontrés en Haute-Marne.
La compagnie souhaite poursuivre le développement de Nuit Vive sur le territoire et approfondir les relations entre données scientifiques, pratiques forestières, écriture documentaire et création sensible.
Au-delà de la représentation, une nouvelle question s’est imposée : que reste-t-il d’un projet artistique in situ une fois l’expérience terminée ?
Les recherches de terrain produisent une quantité considérable de rencontres, de récits, de connaissances, d’archives et de matériaux. Pourtant, les formes de spectacle vivant sont par nature éphémères et souvent présentées à de petites jauges. Une grande partie de cette richesse risque donc de disparaître après quelques représentations.
La compagnie souhaite désormais imaginer une trace accessible au-delà du spectacle : podcast, création sonores, publication, documents consultables en bibliothèque ou autre forme éditoriale et documentaire. La piste sonore semble particulièrement naturelle pour VAGUE, qui travaille déjà régulièrement avec la radio.
Elle envisage également de poursuivre sa réflexion sur les conditions mêmes de la création artistique en milieu naturel : sobriété des dispositifs techniques, autonomie énergétique, recours à des batteries rechargeables ou à l’énergie solaire, éclairage à faible impact sur la faune nocturne, accueil des publics en forêt, effets du piétinement et équilibre entre découverte sensible des milieux et préservation de leur fragilité.
Les Nuits des Forêts pourront soutenir cette nouvelle étape en facilitant les liens avec les partenaires locaux, en accompagnant la compagnie et en envisageant une future diffusion du projet dans le cadre du festival.
Pour en savoir plus sur le projet de la Compagnie Vague :
Partenaires & soutiens :
Ce projet a bénéficié du soutien de l’Office Français de la Biodiversité, des Régions Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté, et des mécénats de la Caisse des Dépôts et MAIF.
Il a été accueilli par le Parc national de forêts (dans les forêts du SIGFRA, 52), en partenariat avec le programme de la Forêt Irrégulière École et la Maison de Courcelles.
Crédits :
La vidéo et toutes les photographies ont été réalisées par © Elsa Agherbi-Bullot.